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CACOZELIA LATENS: Les Odes sous les Odes

UNE NOUVELLE LECTURE DES ODES D'HORACE

Traduction inédite et commentaires par Jean-Yves MALEUVRE

 

II, 14
 
Postumus, ah ! malheur ! le temps fuit, Postumus,
Et nous glisse des mains. Que tu sois pieux ou pas,
Tu devras supporter les rides,
La vieillesse qui guette et l’indomptable mort.
 
Tu pourrais sacrifier jusqu’à trois cents taureaux
Par jour, mon pauvre ami, tu n’apitoierais pas
Le dieu sans larmes qui détient
Géryon au triple corps et l’immense Tityos
 
Dans la morne prison d’une onde qu’à coup sûr
Nous devrons traverser, tous autant que nous sommes,
Qui de la terre subsistons,
Princes omnipotents ou manants misérables.
 
En vain nous nous tiendrons loin des boucheries de Mars,
Et des brisants de la grondante Adriatique ;
En vain nous défendrons nos corps
Contre les vents malsains de la saison d’automne.
 
Rien à faire, il faudra visiter le Cocyte
Qui promène languissamment ses noirs méandres,
Voir les infâmes Danaïdes
Et Sisyphe à son roc condamné pour toujours.
 
Tu devras tout laisser : ta terre et ta maison,
Et ta femme jolie, ces arbres que tu aimes
Et dont pas un ne te suivra,
Maître éphémère, à part, bien sûr, l’odieux cyprès.
 
Un héritier plus digne engloutira bientôt
Ton précieux Cécube enfermé sous cent clefs
Et rougira ta mosaïque
De ce vin orgueilleux qu’envieraient les pontifes.

• TRADITION

Horace livre à un certain Postumus, par ailleurs inconnu, quelques réflexions peu réjouissantes sur la fuite des jours et la vanité des efforts que nous pouvons tenter pour reculer notre dernière heure.

• OBJECTION

Le b.a.-ba de la sagesse consiste, on le sait, à mépriser la mort, et le discours ici tenu représente en particulier l’exemple type de ce que condamnait Epicure : au lieu de rasséréner, il effraie ; au lieu d’affermir, il désespère. A peine dissimulée, sa morale est qu’il n’y a pas de morale (v. 2-4 : la piété n’empêche pas les rides !), et qu’il ne faut rien laisser aux héritiers.

• PROPOSITION

Nouvelle attaque d’Auguste contre Mécène.

• JUSTIFICATION

– 1) L’interlocuteur : Outre que ce nom de Postumus nous oriente assez vraisemblablement vers l’Etrurie, la patrie de Mécène, il se trouve en outre qu’une élégie de Properce, la III, 12, s’adresse également à un Postumus qui n’est autre en réalité que le ministre d’Auguste. D’autre part, l’ode entretient d’étroits rapports avec II, 3 et II, 11. En II, 11, dédiée également à Mécène sous un hétéronyme, le thème de la vieillesse imminente est mis en avant dans la strophe 2, annonçant notre instanti senectae (v. 3), et surtout la présence de Terentia (sous le masque de Lydé) y est fortement soulignée par le rejet de Lyden au v. 22, tout comme ici, et au même vers, par le puissant rejet du mot uxor, « l’épouse » ; de plus, dans les deux cas le mot domus précède immédiatement. Une domus, par opposition à une uilla, c’est une maison en ville, parfois avec jardins, comme celle-ci (insistance des v. 22-24) ; or, Mécène tirait une légitime fierté de ses fameux Jardins de l’Esquilin. Avec II, 3, la ressemblance est peut-être encore plus forte, sauf que la domus n’y a pas plus d’importance que la uilla, et surtout qu’il n’y est pas question d’épouse. L’explication est simple : II, 3 ne s’adresse pas à Mécène ; or, ce qui amuse suprêmement l’Adultère, c’est de provoquer la jalousie du Mari.
Ajoutons que le passage de Lucrèce dont Horace s’inspire ici (De Natura, III, 894-6) offre bien domus et uxor, mais qu’au lieu de jardins il évoque des enfants : Mécène n’en avait pas.
– 2) L’énonciateur : Comme toute pièce mise sur les lèvres de l’anti-Poète, celle-ci comporte son juste lot d’impropriétés (ainsi, au v. 21, tellus pris au sens de « ta terre »), d’approximations (au v. 5, ne veut-il pas dire « un taureau par jour », en arrondissant à 300 le nombre de jours dans l’année ?), de lourdes maladresses (série de trois ablatifs dans la dernière strophe, et le très elliptique potiore cenis). Mais là où l’impérial Ennemi se trahit le plus sûrement, c’est bien dans ce ton de voix si particulier, à la fois hystérique et larmoyant, faussement compatissant et sourdement menaçant. On observait en II, 3 que, sous couvert de se lamenter avec Dellius sur notre condition mortelle, l’énonciateur s’en réjouissait en réalité, parce qu’il adoptait secrètement le point de vue de la Mort. Le même phénomène se reproduit ici, où l’on trouve certes dans les strophes 3 et 4 des premières personnes du pluriel qui semblent impliquer l’énonciateur dans le sort commun, mais où aussi la deuxième personne du singulier, présente dès le v. 6, revient en force au v. 22, pour laisser surgir triomphalement « l’Héritier » (heres : dignior, « plus digne »… parce qu’il vide la cave ?), avatar inattendu de la Mort, à qui reviendront pour finir tous les biens de ce pauvre « Postumus ». Heres, Auguste l’était à plusieurs titres : héritier de César ; héritier lointain d’Attale (cf. II, 18) ; héritier de fait des Romains riches, qui n’avaient pas intérêt à l’oublier sur leurs testaments ; héritier de Mécène, à coup sûr. Mais mourra-t-il, lui ? Vaine question, vu que, de toute manière, l’au-delà lui appartient, puisque cet au-delà, si au-delà il y a, ne fait que perpétuer et éterniser le règne de l’Injuste (cf. II, 13).

 
 
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